Haiti 🇭đŸ‡č/ France đŸ‡«đŸ‡· 
The New York Times: 

 
Au dĂ©but des annĂ©es 2000, Jean-Bertrand Aristide, alors prĂ©sident d’HaĂŻti, a demandĂ© des comptes Ă  l’ancienne puissance coloniale française. Il s’est rapidement retrouvĂ© Ă©vincĂ© du pouvoir.
Le mot, lĂąchĂ© Ă  mi-discours, fait l’effet d’une bombe.
“RĂ©paration !”, tonne Jean-Bertrand Aristide, l’impĂ©tueux prĂ©sident haĂŻtien, sous les vivats d’une foule d’agriculteurs, d’ouvriers et d’étudiants.
Depuis la tribune oĂč il est installĂ©, l’ambassadeur de France en HaĂŻti dissimule son inquiĂ©tude derriĂšre un sourire gĂȘnĂ©. Il connaĂźt suffisamment M. Aristide pour s’attendre Ă  des piques contre les anciens colons et esclavagistes français. Mais en ce 7 avril 2003, le prĂ©sident haĂŻtien vient soudainement de demander des rĂ©parations financiĂšres Ă  la France. L’annonce est une dĂ©flagration qui deviendra la pierre angulaire de son mandat — et participera Ă  sa chute, de l’aveu mĂȘme de diplomates.
“Il fallait essayer de le dĂ©samorcer”, analyse rĂ©trospectivement Yves Gaudeul, l’ambassadeur français de l’époque, comparant la demande de rĂ©parations Ă  un “explosif.”
M. Aristide visait alors Ă  un exhumer un pan de l’histoire qui reste encore largement occultĂ© en France. Bien aprĂšs que les HaĂŻtiens eurent brisĂ© leurs chaĂźnes, repoussĂ© les troupes napolĂ©oniennes et proclamĂ© leur indĂ©pendance il y a 200 ans, les Français Ă©taient revenus Ă  bord de navires de guerre avec un ultimatum inĂ©dit : HaĂŻti devrait payer une indemnitĂ© astronomique Ă  ses anciens esclavagistes, ou affronter une nouvelle guerre.
HaĂŻti deviendra ainsi le seul pays au monde Ă  payer ses anciens esclavagistes et leurs descendants pendant plusieurs gĂ©nĂ©rations. Le pays a versĂ© Ă  la France l’équivalent de centaines de millions de dollars, selon une analyse de milliers de pages d’archives par The New York Times, enclenchant un cycle de dette perpĂ©tuelle qui a sapĂ© son dĂ©veloppement pendant plus de 100 ans.
Pourtant, cette histoire n’est toujours pas enseignĂ©e dans les Ă©coles françaises. Et nombre d’importantes familles aristocratiques françaises ignorent aujourd’hui que les plus pauvres des HaĂŻtiens ont continuĂ© Ă  payer leurs ancĂȘtres bien aprĂšs la fin de l’esclavage.
Mais Jean-Bertrand Aristide, le premier président démocratiquement élu en Haïti aprÚs des décennies de dictature, souhaitait que la France fasse bien plus que reconnaßtre ce passé. Il voulait une restitution des sommes payées.
“Que de belles Ă©coles, de belles universitĂ©s, de beaux hĂŽpitaux allons-nous bĂątir pour les enfants !”, promet-t-il ce jour-lĂ  Ă  la foule. “Que de nourriture y aura-t-il en abondance !”
Les consĂ©quences furent immĂ©diates, et durables. Une dizaine de personnalitĂ©s politiques françaises et haĂŻtiennes ont dĂ©crit lors d’interviews comment la France a agit rapidement et rĂ©solument pour Ă©touffer la demande de restitution, puis a soutenu les opposants de M. Aristide, avant de le chasser du pouvoir avec l’aide des États-Unis.
La France et les États-Unis ont toujours dĂ©clarĂ© que son Ă©viction n’avait rien Ă  voir avec la demande de restitution, accusant plutĂŽt le tournant autocratique du prĂ©sident haĂŻtien et sa perte de contrĂŽle du pays. M. Aristide aurait Ă©tĂ© poussĂ© Ă  l’exil pour Ă©viter que le pays, dĂ©jĂ  en proie Ă  l’agitation, ne sombre dans le chaos.
Mais Thierry Burkard, ambassadeur de France en HaĂŻti Ă  l’époque du dĂ©part du prĂ©sident haĂŻtien, admet aujourd’hui que les deux pays ont bien orchestrĂ© “un coup” contre M. Aristide. Quant au lien entre sa brusque Ă©viction du pouvoir et la demande de restitution, M. Burkard reconnaĂźt que “c’est probablement ça aussi un peu.”
“Ca nous simplifiait le travail”, explique l’ancien ambassadeur.
Deux siĂšcles aprĂšs que la France a forcĂ© HaĂŻti Ă  rĂ©tribuer ses anciens esclavagistes pour une libertĂ© dĂ©jĂ  conquise sur le champ de bataille, le legs de ces paiements pĂšse encore aujourd’hui sur les relations entre les deux pays. En demandant une restitution, HaĂŻti, un pays nĂ© de la rĂ©volte d’esclaves la plus victorieuse au monde selon les historiens, frappait au coeur de l’identitĂ© nationale de la France, dĂ©fenseure des droits de l’homme, et risquait d’inciter d’autres pays des CaraĂŻbes et d’Afrique Ă  suivre son exemple.
“On Ă©tait trĂšs mĂ©prisant vis-Ă -vis d’HaĂŻti”, se souvient M. Gaudeul. “Ce qu’on ne pardonnera jamais, je crois, Ă  HaĂŻti, au fin fond de nous-mĂȘmes, c’est que c’est le pays qui nous a vaincus.”
La demande de restitution de M. Aristide continuera pourtant de rĂ©sonner aprĂšs sa destitution en 2004. Elle conduira mĂȘme, onze ans plus tard, Ă  une stupĂ©fiante concession de François Hollande, alors prĂ©sident de la RĂ©publique, qui qualifiera indirectement les sommes payĂ©es par HaĂŻti de “rançon de l’indĂ©pendance”.
Depuis, l’intĂ©rĂȘt des chercheurs pour l’histoire des paiements haĂŻtiens n’a cessĂ© de croĂźtre. Lors d’une confĂ©rence tenue en dĂ©cembre dernier au ministĂšre de l’économie, Jean-François BriĂšre, l’un des plus Ă©minents historiens des relations franco-haĂŻtiennes, a qualifiĂ© ces paiements de forme de “mĂ©ta-esclavage” ayant empĂȘchĂ© HaĂŻti de se libĂ©rer du joug français, bien aprĂšs son indĂ©pendance.
“Tous les Français sont concernĂ©s” par le passĂ© colonial français en HaĂŻti, dĂ©clare aujourd’hui l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault. Pourtant, constate-t-il, les Ă©lĂšves n’en entendent pas parler Ă  l’école et peu de responsables politiques en font mention.
“Ce n’est jamais enseignĂ©â€, dĂ©plore-t-il. “Ce n’est jamais expliquĂ©.”
21 685 135 571 dollars et 48 cents
Au lendemain du discours d’avril 2003, M. Gaudeul, alors ambassadeur en HaĂŻti, souhaite nĂ©gocier.
Il craint que la soudaine demande de restitution de M. Aristide ne soit une grenade politique qui pourrait embarrasser la France sur la scÚne internationale et détériorer les relations entre les deux pays.
En outre, la dĂ©marche de M. Aristide n’est pas insensĂ©e, pense-t-il alors.
“Il n’avait pas tort de dire tout le mal que cela avait fait Ă  son pays et de demander Ă  la France des compensations Ă  son tour”, explique-t-il au sujet du passĂ© colonial français en HaĂŻti.
M. Gaudeul affirme avoir exhortĂ© le gouvernement français Ă  entrer en discussion avec HaĂŻti pour aider Ă  dĂ©samorcer la situation, avant d’essuyer un refus catĂ©gorique de sa hiĂ©rarchie.
“Je ne comprenais pas comment on faisait pour ĂȘtre aussi bĂȘte”, dĂ©plore-t-il.
M. Aristide, un homme politique clivant, Ă©lu au pouvoir grĂące son aura de dĂ©fenseur des pauvres, savait que sa demande sĂšmerait la discorde. Il avait donc choisi donc un jour emblĂ©matique pour l’annoncer et s’assurer un retentissement maximal : le bicentenaire de la mort de Toussaint Louverture, le leader rĂ©volutionnaire haĂŻtien capturĂ© par les troupes de NapolĂ©on et dĂ©cĂ©dĂ© dans une prison française, sans autre forme de procĂšs
“Pourquoi, aprĂšs 200 ans, HaĂŻti est-il aussi appauvri ?” interroge Jean-Bertrand Aristide, lors d’une rĂ©cente interview Ă  son domicile en banlieue de Port-au-Prince. L’une des causes, explique-t-il, est la somme pharamineuse qu’HaĂŻti a dĂ» verser Ă  la France au fil des gĂ©nĂ©rations, un lourd fardeau souvent appelĂ© “la dette de l’indĂ©pendance”.
Selon ses anciens collaborateurs, M. Aristide ne commence Ă  se pencher sur l’histoire de cette dette qu’aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©mis une premiĂšre fois de ses fonctions, en 1991, lorsqu’un coup d’État militaire le forçe Ă  s’exiler aux États-Unis. Il se plonge alors dans les publications qui Ă©mergent Ă  l’époque, se passionnant pour un passĂ© dont il avait lui-mĂȘme peu entendu parler comme prĂ©sident.
AprĂšs que les AmĂ©ricains facilite son retour au pouvoir, il est rĂ©Ă©lu Ă  prĂ©sidence du pays en 2000 et intensifie ses recherches. “Il appelait souvent pour demander des informations supplĂ©mentaires”, se souvient Francis Saint-Hubert, un mĂ©decin haĂŻtien qui a Ă©tudiĂ© les liens entre l’état lamentable de la santĂ© publique haĂŻtienne et l’argent siphonnĂ© par la France.
Le jour du bicentenaire, M. Aristide décide de jouer la surenchÚre en annonçant le montant exact que la France doit selon lui à Haïti : 21 685 135 571 dollars et 48 cents.
À l’époque, les diplomates français, ainsi que certains intellectuels haĂŻtiens, raillent cette somme phĂ©nomĂ©nale, y voyant un simple coup de communication de la part d’un dĂ©magogue cherchant Ă  se maintenir au pouvoir Ă  tout prix. Un groupe de 130 intellectuels haĂŻtiens qualifie la campagne pour la restitution de “tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e” pour dĂ©tourner l’attention de la “dĂ©rive totalitaire, l’incompĂ©tence et la corruption” du gouvernement de M. Aristide. Un porte-parole du ministĂšre français des Affaires Ă©trangĂšres dĂ©clare Ă©galement que la France n’a pas de “leçons Ă  recevoir” des autoritĂ©s haĂŻtiennes.
Mais une analyse Ă©conomique du New York Times rĂ©vĂšle que les pertes Ă  long terme causĂ©es par les versements d’HaĂŻti Ă  la France pourraient ĂȘtre Ă©tonnament proches du chiffre avancĂ© par M. Aristide.   
L’estimation du prĂ©sident haĂŻtien pourrait mĂȘme avoir Ă©tĂ© modeste.
Le Times a parcouru des milliers de pages d’archives gouvernementales pour calculer le montant payĂ© par HaĂŻti Ă  la France sur plusieurs gĂ©nĂ©rations. Ces sommes n’incluent pas seulement les indemnitĂ©s rĂ©glĂ©es aux anciens esclavagistes, mais aussi un prĂȘt contractĂ© pour aider Ă  les financer. Au total, HaĂŻti aura payĂ© l’équivalent de 560 millions de dollars aujourd’hui.
Mais ce montant traduit mal la perte Ă©conomique subie par HaĂŻti. Avec l’aide de quinze Ă©conomistes de renom Ă  travers le monde, nous avons modĂ©lisĂ© ce qui aurait pu advenir si cet argent avait Ă©tĂ© injectĂ© dans l’économie haĂŻtienne, au lieu d’ĂȘtre expĂ©diĂ© en France sans biens ni services en retour.
Selon nos estimations, les paiements Ă  la France ont coĂ»tĂ© au dĂ©veloppement Ă©conomique d’HaĂŻti entre 21 et 115 milliards de dollars de pertes sur deux siĂšcles, soit une Ă  huit fois le produit intĂ©rieur brut du pays en 2020.
“On construisait un chemin vers la vĂ©ritĂ©â€, a dĂ©clarĂ© M. Aristide lors de l’interview, sans qu’il ait alors connaissance des estimations du New York Times.
La riposte des Français
Mois aprĂšs mois, la campagne pour la restitution s’intensifie. Banderoles, autocollants, publicitĂ©s gouvernementales et graffitis de soutien fleurissent Ă  travers le pays.
Le gouvernement haĂŻtien missionne un cabinet français, Bichot Avocats, et un professeur de droit international, GĂŒnther Handl, pour rĂ©diger des conclusions juridiques et trouver une juridiction devant laquelle HaĂŻti pourrait porter l’affaire. Ce travail est dĂ©taillĂ© dans des centaines de pages de documents et d’emails examinĂ©s pour la premiĂšre fois par The New York Times.
Au plan juridique, les chances de succĂšs paraissent faibles. Mais ce travail de fond semble moins avoir pour de but de remporter un procĂšs que de faire pression sur la France.
Dans un email adressĂ© en novembre 2003 Ă  Ira Kurzban, avocat amĂ©ricain qui travaille alors comme conseiller juridique du gouvernement haĂŻtien, M. Handl dĂ©taille son approche : “Dans le cadre de cette stratĂ©gie, HaĂŻti doit faire comprendre Ă  la France” qu’il existe des moyens appropriĂ©s “pour laver le linge sale de la France en public”, Ă©crit-il.
Alors que M. Aristide commence Ă  enjoindre d’autres anciennes colonies de rallier son combat, la position française passe rapidement du dĂ©dain Ă  l’inquiĂ©tude, selon d’anciens responsables français et haĂŻtiens. À l’automne 2003, la France nomme un nouvel ambassadeur en HaĂŻti, Thierry Burkard. Ce dernier voit dans la campagne pour la restitution “un piĂšge” qui risque d’ouvrir les vannes Ă  des demandes similaires de la part d’anciennes colonies françaises.
“L’AlgĂ©rie peut parfaitement rĂ©clamer, et la plupart de nos colonies” le peuvent aussi, explique aujourd’hui M. Burkard. “Ça n’avait pas de fin. Ça aurait Ă©tĂ© un prĂ©cĂ©dent qu’on nous aurait Ă©normĂ©ment reprochĂ©â€.
La France passe rapidement Ă  l’action. Peu aprĂšs la prise de poste de M. Burkard, le ministre des Affaires Ă©trangĂšres nomme une commission prĂ©sidĂ©e par le cĂ©lĂšbre philosophe RĂ©gis Debray. La commission est officiellement chargĂ©e d’identifier les moyens d’amĂ©liorer les relations franco-haĂŻtiennes. Mais officieusement, une autre mission est dĂ©finie clairement, selon M. Burkard et M. Debray : dĂ©tourner la discussion du sujet de la restitution.
M. Burkard, aujourd’hui retraitĂ©, affirme que M. Debray avait pour “instruction de ne pas dire un mot allant dans le sens de la restitution.”
La commission arrive en HaĂŻti en dĂ©cembre 2003 dans un climat tendu, selon six de ses membres et plusieurs responsables haĂŻtiens interviewĂ©s par The New York Times. Lors d’une rĂ©union au ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres, la dĂ©lĂ©gation française se prĂ©sente accompagnĂ©e de gendarmes armĂ©s. L’équipe de M. Aristide dĂ©nonce une manoeuvre d’intimidation.
Selon des notes manuscrites prises par un membre de la commission, M. Debray rejette d’emblĂ©e la demande de restitution. “Vous n’avez rien dĂ©montrĂ© de sĂ©rieux sur ce sujet”, lance-t-il.
Lors d’une interview, M. Debray a comparĂ© cette demande Ă  “de la dĂ©magogie pour enfant de sept ans”, tout en dĂ©plorant que le passĂ© colonial de la France en HaĂŻti ait Ă©tĂ© effacĂ© de la mĂ©moire collective française.
M. Saint-Hubert, le médecin haïtien, alors présent à la réunion, dit se souvenir que M. Debray présentait la dette de la France envers Haïti comme étant morale et non financiÚre.
“Nous n’avons pas payĂ© en morale”, M. Saint-Hubert se rappelle avoir rĂ©pondu. “C’était en cash, du cash bien solide”.
Plusieurs membres de la commission française ont confiĂ© au New York Times qu’ils estimaient que le prĂ©sident haĂŻtien Ă©tait corrompu et craignaient que toute somme d’argent qui lui serait versĂ©e soit utilisĂ©e Ă  des fins personnelles.
En cette fin d’annĂ©e 2003, les affrontements entre partisans et opposants de M. Aristide deviennent de plus en plus violents, et le gouvernement haĂŻtien est accusĂ© de rĂ©primer la dissidence. Des organisations de dĂ©fense des droits de l’homme notent que les forces de police et des “malfrats pro-gouvernmentaux” attaquent les opposants politiques et la presse indĂ©pendante. Les autoritĂ©s amĂ©ricaines accusent — et plus tard condamneront — certains membres de l’administration du prĂ©sident pour trafic de drogue.  
Dans un rapport publiĂ© en Janvier 2004, la commission salue les adversaires de M. Aristide, y voyant le signe encourageant d’une “opposition civile” qui est “prĂȘte Ă  assumer ses droits et devoirs civiques”. Elle laisse aussi entendre que le prĂ©sident haĂŻtien pourrait bientĂŽt quitter ses fonctions, Ă©voquant “un futur gouvernement de transition”.
“Moi, j’étais pour que Aristide s’en aille”, se souvient Jacky Dahomay, un philosophe français membre de la commission.
Un avertissement avait déjà été émis un mois plus tÎt, à la mi-décembre 2003, lorsque M. Debray se présente au palais présidentiel, à Port-au-Prince.
“Ça sent le roussi pour vous”, dit-il avoir lancĂ© Ă  M. Aristide, lui conseillant de renoncer au pouvoir pour Ă©viter un sort semblable Ă  celui de Salvador Allende, le chef d’état chilien mort en 1973, lors d’un assaut militaire contre son palais prĂ©sidentiel.
M. Debray explique aujourd’hui qu’il souhaitait simplement sauver la vie de M. Aristide en l’avertissant que les États-Unis prĂ©voyaient de le renverser. M. Burkard estime lui que le philosophe est allĂ© “trop loin”. Quant Ă  M. Aristide, il dĂ©clarera plus tard qu’on lui avait demandĂ© de dĂ©missionner.
“Les menaces Ă©taient claires et directes : ‘Ou vous dĂ©missionnez, ou vous pouvez ĂȘtre abattu !’”, relatera-t-il en 2005, un an aprĂšs avoir quittĂ© le pouvoir.
Un aller sans retour
29 fĂ©vrier 2004. Ni les pilotes, ni M. Aristide ne connaissent leur destination. L’avion tourne en rond depuis des heures, hublots fermĂ©s, tandis que des diplomates français se dĂ©mĂšnent pour trouver un pays susceptible d’accueillir le futur ex-prĂ©sident.
M. Aristide vient d’ĂȘtre chassĂ© du pouvoir.
Le mĂȘme jour, peu avant l’aube, Luis Moreno, un diplomate amĂ©ricain, franchit en voiture le large portail de la rĂ©sidence fortifiĂ©e du prĂ©sident, avant de gravir les marches jusqu’à la porte d’entrĂ©e, accompagnĂ© d’agents de sĂ©curitĂ© du dĂ©partement d’État amĂ©ricain.
Dix ans auparavant M. Moreno avait facilitĂ© le retour de M. Aristide en HaĂŻti, aprĂšs sa destitution par l’armĂ©e. À prĂ©sent, c’est l’inverse qui se produit : au seuil de la porte, M. Moreno salue le prĂ©sident et lui demande sa lettre de dĂ©mission.
Quelques minutes plus tard, M. Aristide et son Ă©pouse sont conduits Ă  l’aĂ©roport, oĂč un avion affrĂ©tĂ© par les AmĂ©ricains les entraĂźne vers l’exil.
M. Moreno se souvient avoir fait remarquer Ă  M. Aristide l’ironie de la situation. “J’étais l’une des premiĂšres personnes Ă  lui serrer la main Ă  son retour d’exil” raconte-t-il. “Et maintenant, j’allais ĂȘtre le dernier Ă  lui dire au revoir.”
Alors que l’avion est dĂ©jĂ  dans le ciel, la France sollicite les dirigeants de trois pays africains pour leur demander d’accueillir M. Aristide, selon M. Burkard. Tous refusent. Finalement, la RĂ©publique centrafricaine, une ancienne colonie française, accepte. Jean-Bertrand Aristide y demeurera environ deux semaines avant d’ĂȘtre exilĂ©, d’abord briĂšvement en JamaĂŻque, puis en Afrique du Sud jusqu’en 2011.
M. Aristide dit alors avoir Ă©tĂ© kidnappĂ©. Colin L. Powell, le ministre amĂ©ricain des affaires Ă©trangĂšres de l’époque, juge l’accusation “absolument sans fondement, absurde”,  et assure, aux cĂŽtĂ©s de la France, que le leader haĂŻtien a quittĂ© le pouvoir de son plein grĂ©.
Encore aujourd’hui, nombre de responsables français et amĂ©ricains soutiennent que M. Aristide a dĂ©missionnĂ© pour empĂȘcher que la crise politique qui dĂ©chirait HaĂŻti ne dĂ©gĂ©nĂšre en guerre civile. Des rebelles armĂ©s se rapprochaient alors dangereusement de Port-au-Prince. La France avait publiquement exhortĂ© M. Aristide Ă  se retirer, tandis que les États-Unis y avaient fait fortement allusion.
M. Moreno affirme que le dĂ©part de M. Aristide “s’est fait entiĂšrement Ă  sa demande” et qu’il “voulait Ă©viter une effusion de sang.”
Toutefois, la lettre de dĂ©mission de M. Aristide Ă©tait Ă©crite en crĂ©ole haĂŻtien et les dĂ©bats sur sa traduction exacte se poursuivent encore aujourd’hui. M. Burkard, l’ambassadeur français de l’époque, considĂšre que la lettre Ă©tait “ambigĂŒe” car elle ne faisait pas clairement Ă©tat d’une dĂ©mission.
Il reconnaĂźt Ă©galement, une premiĂšre pour un responsable français, que la France et les États-Unis ont orchestrĂ© “un coup” contre M. Aristide en le poussant Ă  quitter le pouvoir et Ă  s’exiler. Un autre ancien ambassadeur français en HaĂŻti, Philippe Selz, Ă©galement membre de la commission française, a quant Ă  lui dĂ©clarĂ© que “la dĂ©cision” avait Ă©tĂ© prise “d’extrader le prĂ©sident, de le faire partir.”
Quelques semaines aprĂšs le dĂ©part de M. Aristide, GĂ©rard Latortue, nommĂ© chef du gouvernement haĂŻtien par intĂ©rim avec le soutien des puissances occidentales, rencontre le prĂ©sident Jacques Chirac et, dans la cours du palais de l’ElysĂ©e, dĂ©clare aux journalistes qu’il a renoncĂ© Ă  la demande de restitution.
Les relations franco-haĂŻtiennes doivent repartir sur de nouvelles bases, explique-t-il, aprĂšs avoir Ă©tĂ© “affectĂ©es nĂ©gativement par tous les efforts de l’ancien rĂ©gime pour demander une restitution de la dette de l’indĂ©pendance.”
Une histoire passée sous silence
Avec le recul, M. Gaudeul, l’ancien ambassadeur, estime que la rĂ©ponse agressive de la France Ă  la demande de restitution s’explique par sa rĂ©ticence Ă  assumer un passĂ© qui remet en cause son image de pays dĂ©fenseur des droits de l’homme.
“HaĂŻti a quand mĂȘme Ă©tĂ© un trĂšs mauvais exemple” pour la France, indique-t-il.
Une grande partie du passĂ© français en HaĂŻti reste dĂ©formĂ©e, minimisĂ©e ou oubliĂ©e, selon les chercheurs. Presque aucun manuel scolaire français ne mentionne qu’à la fin des annĂ©es 1780, Saint-Domingue, le nom d’HaĂŻti sous domination coloniale, absorbait 40 % de l’ensemble de la traite transatlantique. Ou que NapolĂ©on, tentant de rĂ©tablir la suprĂ©matie française sur l’üle en 1803, y a perdu davantage d’hommes qu’à Waterloo.
À peine un Ă©lĂšve sur dix en France apprend l’histoire de Toussaint Louverture et de la rĂ©volution haĂŻtienne, selon un rapport publiĂ© en 2020 par la Fondation pour la mĂ©moire de l’esclavage.
Quant Ă  l’histoire des indemnitĂ©s versĂ©es aux anciens esclavagistes français, elle n’est “nullement inscrite dans les programmes scolaires français, Ă  aucun niveau”, indique Nadia Wainstain, la professeure d’histoire qui a coordonnĂ© le rapport de la fondation.
Le ministĂšre français de l’éducation a dĂ©clarĂ© que le rapport ne rendait pas suffisamment compte de l’instruction sur HaĂŻti dispensĂ©e au collĂšge. Mais il a reconnu que la possibilitĂ© d’inclure l’histoire des indemnitĂ©s dans le programme d’histoire n’avait jamais Ă©tĂ© discutĂ©e.
MĂȘme les descendants des propriĂ©taires d’esclaves ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© des paiements haĂŻtiens disent ne presque rien savoir de cette histoire.
On trouve parmi eux des membres de la famille de NapolĂ©on, de la royautĂ© europĂ©enne et du gotha de l’aristocratie française. Sur les 31 descendants contactĂ©s par The New York Times, trĂšs peu ont dĂ©clarĂ© connaĂźtre ce pan de leur passĂ©.
“Je ne savais pas”, s’étonne Louis Baudon de Mony-Pajol, descendant au sixiĂšme degrĂ© de Jean-Joseph de Laborde, un banquier du roi Louis XV qui fut l’un des plus grands propriĂ©taires d’esclaves en HaĂŻti. Cette histoire, ajoute-t-il, est une “bombe politique et sociale” capable de dĂ©clencher une guerre culturelle en France.
Emmanuel de la Burgade, qui descend d’un autre esclavagiste, dit n’avoir dĂ©couvert cette histoire qu’au moment de la rĂ©daction d’un livre sur sa famille. Quand il en a parlĂ© Ă  son pĂšre, ce dernier lui aurait rĂ©pondu : “N’en parle Ă  personne.”
Plusieurs descendants de Jean-Joseph de Laborde ont pris connaissance de leur passĂ© via les journaux en 2015. En mai de cette annĂ©e-lĂ , le Conseil ReprĂ©sentatif des Associations Noires, une organisation anti-raciste française, annonce assigner en justice l’homme d’affaire Ernest-Antoine SeilliĂšre de Laborde, accusant sa famille d’avoir bĂ©nĂ©ficiĂ© de l’esclavage.
“C’était une nouvelle cinglante”, se souvient Natalie Balsan, une descendante au septiĂšme degrĂ© de M. de Laborde. “Me savoir descendante d’un esclavagiste a Ă©tĂ© quand mĂȘme une gifle.”
À la fin du 18e siĂšcle, M. de Laborde a convoyĂ© vers HaĂŻti prĂšs de 10 000 Africains Ă  bord de ses navires et fait travailler sur ses plantations prĂšs de 2000 esclaves, dont beaucoup y sont morts. Un village du sud-ouest d’HaĂŻti porte toujours son nom.
M. de Laborde perdra ses plantations au moment de la rĂ©volution haĂŻtienne, puis sera guillotinĂ© en 1794 Ă  Paris par les rĂ©volutionnaires français. Deux de ses enfants, Alexandre et Nathalie, recevront nĂ©anmoins des indemnitĂ©s haĂŻtiennes d’une valeur de 1,7 millions de dollars aujourd’hui. Il s’agit du plus important versement effectuĂ© Ă  une mĂȘme famille, selon une base de donnĂ©es Ă©tablie par l’historien allemand Oliver Gliech.
Le procĂšs contre Ernest-Antoine SeilliĂšre de Laborde n’aura finalement pas lieu, mais il dĂ©clenchera une discussion au sein de sa famille. Alors que des cousins commencent Ă  Ă©changer des emails, M. SeillĂšre de Laborde, ancien prĂ©sident du MEDEF et hĂ©ritier de la famille Wendel, l’une des plus riches de France, consulte plusieurs historiens pour examiner l’histoire des versements Ă  sa famille.
Un historien indique que l’argent a probablement Ă©tĂ© dilapidĂ© par Alexandre, le fils, qui est mort ruinĂ©. M. SeillĂšre de Laborde n’a pas rĂ©pondu Ă  plusieurs demandes d’interview formulĂ©es par l’intermĂ©diaire de sa famille et de ses collaborateurs.
L’un de ces historiens a indiquĂ© que l’argent avait Ă©tĂ© trĂšs probablement dilapidĂ© par Alexandre, le fils, mort ruinĂ©. M. SeilliĂšre de Laborde n’a pas rĂ©pondu Ă  plusieurs demandes d’entretiens formulĂ©es par l’intermĂ©diaire de sa famille et de ses collaborateurs.
Cinq descendants de M. de Laborde ont expliquĂ© ne pas se sentir responsables des actes de leur ancĂȘtre, y compris Mme Balsan qui s’est toutefois dite favorable aux demandes de restitution, les estimant “justifiĂ©es” au regard des dommages subis par HaĂŻti. M. Baudon de Mony-Pajol, son cousin, est de l’avis inverse. La France n’a pas Ă  faire preuve de repentance, estime-t-il, ni Ă  accĂ©der Ă  des demandes issues selon lui d’une “culture woke” venue des États-Unis.
RomĂ©e de Villeneuve Bargemont, un autre descendant de M. de Laborde, ĂągĂ© de 22 ans, regrette lui de ne pas avoir appris cette histoire Ă  l’école. Une biographie familiale de dix volumes traĂźne dans un carton de son appartement parisien. L’histoire des indemnitĂ©s y occupe Ă  peine quelques lignes.
“La politique de la France depuis longtemps en matiĂšre d’histoire ça a toujours Ă©tĂ© plus ou moins l’oubli”, souligne-t-il.
Une douloureuse remise en question
Les paiements d’HaĂŻti Ă  ses anciens esclavagistes se sont accumulĂ©s pendant des gĂ©nĂ©rations, transitant en large partie par la Caisse des DĂ©pĂŽts et Consignations, une banque publique française, et coĂ»tant Ă  l’économie du pays des milliards de dollars sur le long terme, selon les estimations du New York Times.
En 2010, au lendemain du tremblement de terre qui a dĂ©vastĂ© HaĂŻti, la Caisse des DĂ©pĂŽts contacte Didier Le Bret, l’ambassadeur français alors en poste Ă  Port-au-Prince, pour lui signifier sa volontĂ© d’aider — et, au moins en partie, de se racheter. La banque envoie un don de 370 000 euros Ă  HaĂŻti.
Un porte-parole de la Caisse des DĂ©pĂŽts a indiquĂ© que ce don s’inscrivait simplement dans sa politique d’aide aux pays frappĂ©s par des catastrophes humanitaires. Mais Augustin de Romanet, le directeur de la banque en 2010, a reconnu lors d’une interview une autre motivation: “On avait vis-Ă -vis d’HaĂŻti probablement des choses utiles Ă  faire au regard de ce qu’il s’était passĂ© dans l’histoire”, a-t-il expliquĂ©.
Le geste discret de la banque, aussi limitĂ© soit-il, tĂ©moigne d’un phĂ©nomĂšne plus large. Jean-Bertrand Aristide a beau avoir quittĂ© le pouvoir en 2004, sa campagne a rĂ©sonnĂ© en France, contraignant le pays Ă  une lente et pĂ©nible remise en question.
Ces derniĂšres annĂ©es, de cĂ©lĂšbres intellectuels ont pris la parole en faveur de la restitution et de plus en plus de chercheurs se sont penchĂ©s sur les aspects Ă©conomiques et juridiques des rĂ©parations. L’annĂ©e derniĂšre, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a publiĂ© une base de donnĂ©es dĂ©taillant les indemnitĂ©s versĂ©es aux esclavagistes français, notamment par HaĂŻti.
Il y a vingt ans, Myriam Cottias, l’historienne qui a coordonnĂ© le travail du CNRS, Ă©tait membre de la commission française qui a rejetĂ© la demande de restitution. Elle reconnaĂźt que son opinion a changĂ© et que ce sujet mĂ©rite d’ĂȘtre discutĂ©.
“Le dĂ©bat, oui, il doit ĂȘtre posĂ©â€, explique-t-elle.
Les autoritĂ©s françaises ont, parfois, fait preuve de bonne volontĂ© pour aborder ce passĂ©. À la mi-dĂ©cembre, le ministĂšre français de l’économie a accueilli, pour la premiĂšre fois, un colloque international sur l’économie de l’esclavage. Certaines des confĂ©rences portaient spĂ©cifiquement sur les indemnitĂ©s versĂ©es par HaĂŻti.
Mais le débat sur ce sujet a aussi donné lieu à de véritables exercices de rhétorique.
En 2015, lors d’un discours prononcĂ© en Guadeloupe, François Hollande semble frapper un grand coup. Il reconnaĂźt alors que les paiements versĂ©s par HaĂŻti peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme “la rançon de l’indĂ©pendance”.
Et il fait une promesse : “Quand je viendrai en Haïti, j’acquitterai à mon tour la dette que nous avons”.
La foule devant lui, qui compte des chefs d’État africains et le prĂ©sident haitien du moment, se lĂšve alors d’un bloc pour l’applaudir.
“Les gens pleuraient”, se souvient MichaĂ«lle Jean, ancienne secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale de l’Organisation Internationale de la Francophonie, prĂ©sente lors du discours. “C’était immense.”
Mais quelques heures plus tard, les conseillers de François Hollande apportent une prĂ©cision d’importance. Le prĂ©sident, expliquent-ils, Ă©voquait seulement une “dette morale” envers HaĂŻti, et non une dette financiĂšre. Les autoritĂ©s françaises ont indiquĂ© que la position de la France restait la mĂȘme aujourd’hui. (M. Hollande a refusĂ© tout commentaire pour cet article).
La position dĂ©licate de la France Ă  l’égard d’Haiti reflĂšte une hĂ©sitation persistante, voire un malaise, sur la maniĂšre d’aborder son passĂ© colonial et esclavagiste dans le pays. Ainsi, en 2016, l’AssemblĂ©e nationale abroge symboliquement l’ordonnance de 1825 imposant l’indemnisation des anciens esclavagistes français. Mais cette abrogation, ajoute-t-elle, ne prĂ©tend pas “à une quelconque rĂ©paration financiĂšre”.
De son cĂŽtĂ©, Christiane Taubira, ministre de la justice sous la prĂ©sidence Hollande, est catĂ©gorique : “On ne peut pas, objectivement, prĂ©senter le moindre argument qui prĂ©tend qu’on ne doit rien Ă  HaĂŻti”, affirme-t-elle lors d’une interview.
Avec le recul, Jean-Bertrand Aristide dit trouver un motif de satisfaction à sa campagne pour la restitution. Elle aura au moins eu le mérite de pousser la France à reconnaßtre son passé.
“Si je n’avais pas posĂ© la question en 2003, François Hollande n’aurait probablement pas reconnu la dette en 2015”, avance-t-il.
“C’était une Ă©tape”, dit-il. “Ce n’est pas terminĂ©.”
Ont contribuĂ© aux recherches pour cet article DaphnĂ© AnglĂšs et Claire Khelfaoui depuis Paris,  Charles Archin, Harold Isaac et Ricardo Lambert depuis Port-au-Prince, Gessika Thomas depuis PĂ©tionville, HaĂŻti, et Allison Hannaford depuis North Bay, Canada.
The New York Times